Comment favoriser la place des femmes dans le secteur du numérique ?
Une sous représentativité des femmes qui questionne
Ne l’oublions pas, dans les années 50/60, les femmes étaient beaucoup plus visibles dans les métiers de la tech. A l’époque, l’informatique était utilisée pour réaliser des tâches administratives. Programmer était un métier essentiellement réalisé par les femmes. Au début des années 80, plus de 35% des salariés dans l’industrie logiciel étaient des femmes.
L’image de la tech a ensuite évolué. L’informatique s’est démocratisée, a pris une place grandissante dans nos foyers avec l’essor des ordinateurs personnels. Les jeunes garçons s’en saisissent et c’est la naissance de la culture geek. Le développement de l’univers du jeu vidéo s’est opéré dans ce milieu masculin. Cette évolution s’accompagne d’un engouement certain pour les carrières dans l’informatique. Les rôles-modèles présentés dans les cursus universitaires ou en écoles d’ingénieurs sont majoritairement masculins, ce qui conforte les hommes dans leur sentiment de légitimité. Le secteur a prospéré notamment avec le développement des innovations technologiques portées par la Silicon Valley.
Le numérique est considéré comme un secteur d’avenir, un eldorado conçu par et pour des hommes, dans lequel les femmes s’identifient plus difficilement. Ainsi, les hommes se sont investis dans cette filière et ont été de plus en plus visibles dans les métiers de l’informatique. Aujourd’hui, dans certains métiers, la présence des femmes est passée sous la barre des 10%.
Selon une étude de l’INSEE, seulement 24% des emplois du numérique sont occupés par des femmes en 2023. Elles sont majoritairement présentes dans les postes liés aux ressources humaines (68 %) et aux fonctions administratives (96 %). En revanche, elles ne représentent que 27 % des ingénieurs en informatique. Cette répartition inégale montre que les femmes sont encore sous-représentées dans les rôles techniques et de direction. En effet, selon une étude menée par le Boston Consulting Group (BCG) et Sista, en 2022, 22% des postes dirigeants des entreprises du FrenchTech120 étaient occupés par des femmes, 13% pour le noyau exécutif.
Ce déséquilibre est particulièrement visible dans les formations initiales : en 2023, moins de 20 % des élèves en école d’ingénieur informatique sont des femmes, et la tendance est similaire dans les formations en développement web ou en intelligence artificielle.
Quels sont les freins à lever pour assurer plus de mixité dans la tech ?
En 2025, les comportements évoluent, mais les stéréotypes de genre dans le secteur du numérique sont coriaces et toujours bien visibles. De fait, ils freinent la progression des femmes et leurs représentations dans les métiers scientifiques.
Plusieurs raisons l’expliquent :
- Les normes socio-culturelles jouent un rôle essentiel dans la perpétuation des stéréotypes de genre. Les rôles traditionnels de genre influencent fortement les choix de carrière et ce dès le plus jeune âge. Selon l’INSEE, le principal frein à choisir une orientation vers des filières scientifiques et techniques pour 40% des femmes est le manque de modèles féminins. Ainsi, en 2022, les femmes représentaient 44 % des diplômés en masters scientifiques, contre 71 % des diplômés en masters lettres, langues et sciences humaines. Au sein même des masters spécialisés en informatique, la part des femmes parmi les diplômés chute même à 23 %.
- Cette orientation différentielle relève de nombreux facteurs, notamment de l’image projetée par ces filières et domaines d’activité. Par exemple, 62 % des lycéennes pensent qu’il est difficile d’être une fille dans les écoles d’informatique ou d’ingénieur parce qu’il y a trop de comportements sexistes à leur égard. De plus, une très large majorité d’entre elles considèrent que les femmes diplômées de ces écoles sont désavantagées et moins reconnues par rapport aux hommes. D’après une enquête Gender Scan de 2022, les femmes dans le secteur du numérique déclarent plus souvent avoir été victimes de comportements sexistes (propos discriminants, humiliants, menaçants ou violents liés à leur genre) : 46 % versus 38 % dans les autres secteurs. 26 % des femmes dans la Tech affirment aussi avoir été victimes de harcèlement moral et 8 % de harcèlement sexuel (versus respectivement 25 % et 6 % dans les autres secteurs).
- Des inégalités structurelles, telles que les écarts salariaux et les obstacles à la progression de carrière, renforcent les stéréotypes de genre. En effet, côté salaires, les inégalités persistent. En 2024, les femmes gagnent en moyenne 16 % de moins que leurs homologues masculins dans le secteur de la Tech selon l’INSEE. Cette disparité salariale est un frein majeur à l'égalité des genres et nécessite des actions concrètes pour être réduite.
- Les biais inconscients ou implicites sont des préjugés subtils qui affectent les décisions et les comportements sans que nous en soyons conscients. Par exemple, les parents et le corps professoral, premiers prescripteurs sur l’orientation des collégiennes et des lycéennes, peuvent projeter leurs peurs, leur méconnaissance du secteur ou encore leurs préjugés. Les biais peuvent influencer les processus de recrutement, de promotion et d'évaluation des performances, désavantageant ainsi les femmes. Par exemple, lors des recrutements, les femmes peuvent être perçues comme moins compétentes ou moins aptes à occuper des postes techniques ou de direction. Ces biais se manifestent également lors des promotions, où les femmes sont souvent jugées plus sévèrement que les hommes.
- Le développement des IA soulève des défis spécifiques en matière d’égalité des genres. En effet, la sous représentativité des femmes dans les équipes de conception et de supervision limite l’identification et la correction des biais. Ces défis sont liés aux risques de reproduction et d’amplification des stéréotypes sexistes à grande échelle. Une étude récente révèle que, sur 133 systèmes d’intelligence artificielle, 44% présentaient des biais de genre. Ces biais résultent de deux problèmes majeurs : les données utilisées pour entraîner les algorithmes des IA sont biaisées par des stéréotypes sexistes. Elles deviennent la base d’apprentissage des IA et risquent de renforcer les inégalités de genre. Et la sous représentativité des femmes dans les équipes de conception et de développement.
Opportunités et initiatives pour une tech plus inclusive
En 2025, la place des femmes dans la tech reste encore limitée. Néanmoins, des progrès notables sur certains points sont à saluer et des initiatives positives émergent. Dans le monde, les femmes occupent aujourd’hui près de 29 % des postes dans le secteur technologique contre 26 % en 2020. Dans les métiers de l’IA, elles représentent désormais 22 % des effectifs, un chiffre en hausse grâce à des politiques de recrutement plus inclusives et à la multiplication des réseaux de soutien.
Les postes de direction restent encore largement masculins, mais la tendance s’inverse progressivement : 18 % des CEO de startups tech en Europe sont des femmes en 2025, contre 12 % cinq ans plus tôt. Les levées de fonds réalisées par des équipes fondatrices féminines ont également bondi de 40 % sur un an, signe d’une confiance accrue des investisseurs dans le leadership féminin.
L’inclusion des femmes dans la tech représente un véritable atout économique. Une étude de McKinsey estime que l’atteinte de la parité dans le numérique pourrait générer 10 % de PIB supplémentaire d’ici 2026.
Ce chiffre souligne que la diversité est un moteur de performance et d’innovation. Encourager les femmes à intégrer les métiers du numérique et leur donner les moyens d’y évoluer est donc une nécessité, non seulement pour des raisons éthiques, mais aussi pour assurer la compétitivité économique de la France et de l’Europe.
L’enseignement : la clé pour plus de femmes dans le numérique
Selon une enquête Ipsos, seulement 33% des filles sont encouragées par leurs parents à s’orienter vers le secteur du numérique contre 61% des garçons. Il est donc urgent de faire découvrir ce secteur et ses opportunités lors du cursus scolaire des élèves, ce dès le collège. De nombreuses initiatives témoignent de cette ambition de rendre plus attractifs les métiers de la tech :
- L’Éducation nationale développe des partenariats avec le secteur privé pour faire découvrir les métiers numériques aux jeunes filles dès la 4ème. Elle sensibilise les personnels de l’éducation nationale et professeurs aux biais de genre et des stéréotypes, notamment dans l’apprentissage des mathématiques. Par ailleurs, le plan "Filles et Maths" a pour objectif que 30 000 filles de plus en 2030 choisissent l’enseignement de spécialité de mathématiques en classe de première et le conservent en terminale, soit 5 000 filles de plus par an à compter de la rentrée 2025.
- TechPourToutes propose un dispositif complet gratuit d'accompagnement aux jeunes femmes de 15 à 25 ans voulant découvrir les métiers techniques du numérique ou souhaitant commencer ou poursuivre des études supérieures dans le numérique.
- BecomTech, association qui promeut la diversité dans le secteur numérique en proposant des programmes innovants (sensibilisation, pédagogie active..), luttant ainsi contre les stéréotypes de genre. Become Tech incarne les valeurs de diversité et d'inclusion et contribue à construire un avenir où les femmes sont pleinement reconnues dans le domaine du numérique.
- Des initiatives en région et à l’international qui s’engagent à faire découvrir la diversité des métiers du numérique, de parler la mixité dans le secteur : Numérique pour elles en Occitanie, le programme Wi-Filles porté par la fondation FACE en Pays de la Loire, Bretagne et dans d’autres régions, notre programme Girls’R Coding supporté par nos adhérents ADN Ouest en Pays de Loire et en Bretagne, Techno au féminin+ intervient entre autres dans les établissements scolaires au Québec…
- En termes de reconversion, Numeum lance le programme NOVA in tech qui vise à doubler le nombre de reconversions d’ici à 2030 et d’attirer davantage de talents féminins dans le numérique. Il s’agit en premier lieu d’agir sur l’attractivité des métiers du numérique par l’offre. L’idée est d’aider les entreprises à mettre en œuvre une nouvelle démarche structurée de recrutement de femmes en reconversion. L’objectif est également d’engager les hommes du secteur pour soutenir et promouvoir activement la féminisation du domaine. Enfin, l’organisation entend identifier et promouvoir les femmes expertes de nos entreprises pour alimenter son vivier d’experts.
Les entreprises : moteurs de transformation pour un numérique inclusif
Les entreprises du numérique ont conscience de la nécessité d’améliorer l’inclusion et les carrières des femmes dans leur secteur. Elles sont nombreuses à agir notamment en soutenant des associations ou différents programmes de formation qui œuvrent pour augmenter la présence des femmes dans le numérique. Leur engagement s’inscrit plus largement dans une politique d’attractivité face à la pénurie réelle de talents et dans une stratégie plus globale de responsabilité sociale en faveur de l’inclusion (formations, sensibilisation, chartes d’entreprise, signature du pacte parité).
Parmi de nombreuses actions, on peut citer : l’identification de profils féminins pour les recrutements, la formation des managers sur les enjeux de la diversité, la création de réseaux internes ou externes de femmes, la prise en charge totale de certaines formations, l’accès privilégié à un mentorat, une plus grande ouverture aux profils en reconversion etc.
Capgemini met en œuvre plusieurs programmes visant à promouvoir l’égalité des genres et à renforcer le leadership des femmes dans le secteur IT. Cela inclut des formations spécifiques comme Leadership au féminin, des ateliers pour développer la confiance en soi et des programmes de mentorat croisé permettant aux femmes d’échanger avec des leaders expérimentés. L’entreprise participe également à des événements tels que la Journée de la Femme Digitale et le Forum de la mixité.
Bouygues Télécom a lancé en avril 2021 le réseau Bouygt’elles. Il a pour objectif d’augmenter la représentativité des femmes dans l’ensemble des instances de management de Bouygues Telecom ainsi que dans les filières techniques. Cette idée de créer un réseau féminin s’est imposée naturellement lorsque la Direction Générale de Bouygues Telecom a lancé un grand programme “femmes et management”.
Mad Street Den, une startup de la Silicon Valley dédiée à l’intelligence artificielle, s’est également fait un nom dans le domaine de la diversité en entreprise. Sa CEO, Ashwini Asokan, s’est attaquée à la question de la représentation des femmes dans les nouvelles technologies. Elle s’est ainsi lancé le défi d’appliquer une politique de parité parfaite.
Associations et réseaux : des relais pour promouvoir les métiers du numérique
De nombreux réseaux et associations existent pour promouvoir les métiers du numérique auprès des femmes. Interventions, ateliers, conférences, stages, événements… leurs actions variées permettent de toucher différents profils de femmes : élèves, étudiants, salariées, femmes en reconversion. Petit tour d’horizon de certaines initiatives :
- L’institut du numérique responsable recense les réseaux féminins du numérique : Femmes du Digital ouest, Femmes.Simplon.co, Digital girls, Elles bougent, Femmes@Numerique, Girls in Tech, Tech pour toutes etc.
- ADN Ouest et son réseau d’adhérents ont produit un répertoire des associations et réseaux du Grand Ouest pour la mixité dans le numérique.
- Le projet FEMA, initié par Social Builder, porte une forte ambition : accompagner, jusqu’en 2028, 3 secteurs d’avenir, afin d’intégrer nativement 15 000 femmes dans leur développement des métiers du numérique.
- L’événement Femmes & Numérique pour lequel ADN Ouest est partenaire, vise à inspirer, accompagner et connecter les femmes pour qu’elles trouvent leur place dans la tech.
- Women in Tech est une organisation internationale dont le siège est basé à Paris. Fondée en 2018, elle regroupe désormais 250 000 adhérents et accompagne les femmes dans 54 pays.
- ESTIM numérique agit « pour plus de mixité et de diversité dans le monde du numérique ». Concrètement, cette association bretonne fondée en 2017 accompagne les femmes dans leur montée en compétences sur le sujet du numérique, à travers des programmes de marrainage et des formations gratuites. Actuellement, les activités de l'association sont en pause.
- SISTA est un collectif français qui se concentre sur la réduction des inégalités de financement entre les femmes et les hommes entrepreneurs, dans le domaine de la tech et de l’innovation.
- Women in AI France est une association qui promeut une IA éthique et inclusive. Elle propose des programmes de mentorat, des formations, des événements et des événements de réseautage pour aider les femmes à s'épanouir dans le domaine de l'IA.
- Fondation Ada Tech School identifie et déploie des actions complémentaires à la formation dans l’objectif de favoriser l’inclusion et développer la diversité dans le secteur du numérique, en particulier sur le métier de développeur·se informatique. Elle cible en priorité les femmes, demandeuses d’emploi ou en parcours de reconversion professionnelle.
Portraits inspirants de femmes
Une des femmes les plus connues dans le numérique est sans aucun doute Ada Lovelace, mathématicienne britannique, qui a créé le premier algorithme de l’histoire de l’informatique à pouvoir être exécuté par une machine.
Depuis, de nombreuses femmes ont mené des carrières brillantes dans le secteur du numérique. Et ces femmes emblématiques aux parcours inspirants peuvent donner envie aux jeunes filles, aux femmes de s’orienter vers une carrière dans le numérique. Cybersécurité, IA, Data, développement, Product owner, cheffe de projet, CTO… découvrez les portraits de Sabrina, Mounia, Lucie !
Au Québec, la structure Techno au féminin+ a pour objectif de soutenir l’intérêt et la réussite éducative des jeunes filles en sciences et technologies. Elle a porté une initiative appelée HTM-ELLES afin de valoriser des portraits inspirants de femmes dans le numérique.
Parmi les figures emblématiques de 2025, on retrouve des profils variés, à l’image de Bridgit Mendler, ex-actrice devenue CEO de Northwood Space, une startup qui révolutionne l’infrastructure satellitaire pour la connectivité mondiale. Son parcours atypique, mêlant droit, ingénierie et entrepreneuriat, incarne la diversité des talents féminins dans la tech.
Laurence Devillers est professeure à l’université Paris-Sorbonne et chercheuse au Laboratoire Interdisciplinaire des Sciences du Numérique (LISN) du CNRS. Elle dirige l’équipe de recherche ‘Dimensions affectives et sociales dans les interactions parlées’. Ses domaines de recherche portent principalement sur l’interaction homme-machine, la détection des émotions, le dialogue oral et la robotique affective et interactive. Elle est également l’auteure de 3 livres : Des robots et des hommes : mythes, fantasmes et réalité, Les Robots émotionnels : Santé, surveillance, sexualité… : et l’éthique dans tout ça ?, La Souveraineté numérique dans l’après-crise.
Nacira Guerroudji-Salvan est docteure en informatique, spécialiste en cybersécurité et militante pour l’intégration des femmes dans le numérique. Elle est un modèle pour toutes les femmes qui souhaitent se lancer dans les métiers de la cybersécurité. Elle a créé en 2016 le CEFCYS (Cercle des femmes et de la cybersécurité) qu’elle préside toujours actuellement. L’association milite pour une plus grande proportion de femmes dans ce domaine; elle propose des formations et du mentorat et récompense les femmes dans le secteur de la cybersécurité avec une remise du trophée de la Femme Cyber.
Sallie Krawcheck, fondatrice d’Ellevest, continue de bousculer la finance en ligne en démocratisant l’investissement pour les femmes. D’autres figures de femmes inspirantes sont mises à l’honneur notamment à l’occasion d’événements mondiaux comme les Women in Tech Global Awards, qui récompensent chaque année les femmes les plus influentes du secteur.
De nombreuses autres femmes s’illustrent dans le secteur du numérique, en témoigne la remise des Trophées mondiaux de la Femme Cyber organisé par le Cercle des Femmes de la Cybersécurité qui s’est tenu le 8 décembre 2025. Cette soirée a mis à l’honneur une quinzaine de femmes travaillant dans la cybersécurité.
Si les progrès sont réels, les défis restent nombreux pour assurer une représentation des femmes à leur juste de place : attractivité des métiers, lutte contre les stéréotypes, accès aux financements, visibilité médiatique, vigilance sur les modèles d’IA… De nombreuses actions permettent d’entrevoir une tech plus inclusive pour les femmes mais il faut poursuivre les efforts pour ancrer ces évolutions durablement.